Youssef Chahine, une histoire égyptienne

Maître incontesté du cinéma égyptien, le réalisateur Youssef Chahine, d’origine libanaise par son père, égyptien par sa mère, a produit une œuvre ample qui, tout en s’inscrivant dans la tradition populaire du mélodrame social, s’est imposée comme l’une des voix les plus originales de la région pendant toute la deuxième moitié du vingtième siècle.

Enfant, puis adolescent, il ne rate pas une seule séance de cinéma à Alexandrie, où il grandit avec sa famille, et va revoir plusieurs fois les mêmes films, sans se lasser des comédies musicales, des films policiers de série B ni des grandes productions hollywoodiennes. Youssef Chahine décrit le cinéma comme la seule activité qui était accessible à l’époque pour la classe des petits bourgeois dépourvus de télévision à laquelle appartenaient ses parents. Ainsi naît sa vocation.

Sa jeunesse est également marquée par la domination coloniale britannique. Dans un entretien datant de 1990 avec Marie-Claude Bénard, publié dans le livre La sortie au cinéma, Palaces et ciné-jardins d’Egypte, 1930-1980, Youssef Chahine se souvient : « La colonie européenne disait ‘L’Arabe’. Le culot de vivre dans un pays arabe et de demander : ‘Tu fréquentes les Arabes ?’, nous l’avons connu. Cette ligne de démarcation ne permettait pas aux Arabes d’aller au cinéma. Ils n’osaient pas (…) Quand on est colonisé, il y a certaines règles que l’on respecte. Aujourd’hui, on est colonisé par les militaires ». Il est étonnant d’apprendre que cet enfant de la rue égyptienne a vécu pendant deux ans à Los Angeles, pour suivre des études de cinéma, loin de son pays natal. Une fois rentré, il ne repartira jamais, et ses films, malgré la variété des styles abordés par le réalisateur, auront en commun d’incarner une caisse de résonance de la rue à laquelle il se sentait tellement appartenir.

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Son œuvre sera âprement influencée par les grands thèmes que sont la décolonisation, les rêves d’indépendance et d’un socialisme arabe, les déceptions qui en découlent, et une certaine culture de la corruption, aussi. Mais tout en se frottant à la chose politique, Youssef Chahine a réussi à ne pas tomber dans le piège des puissants et n’est jamais devenu une sorte de cinéaste officiel. Jusqu’au bout, au contraire, il a incarné un interlocuteur crédible face au Raïs en place, portant à sa façon la voix du peuple jusqu’au palais présidentiel.

Dès son deuxième film, Le Fils du Nil (1951), Youssef Chahine est invité au festival de Cannes, où son œuvre est sélectionnée. Trois ans plus tard, il réalise Le démon du désert (Shaytan el-Sahra) avec l’acteur égyptien Omar Sharif, qui apparaît pour la première fois à l’écran et qui deviendra la star internationale que l’on sait. En 1958, Youssef Chahine présente ce qui reste sans doute son plus grand chef d’œuvre, Gare centrale, dans lequel il se met en scène, jouant un marchand de journaux, exclu des opportunités de la ville, une victime parmi d’autres de la misère sociale et sexuelle.Reste de la modestie de ses origines familiales ? C’est probable. Ce qui est sûr, c’est que le cinéaste ne se pense pas tant engagé qu’ayant des devoirs en tant qu’artiste, à l’opposé du spectre des réalisateurs de la Nouvelle Vague, pour laquelle il ne manifeste que peu d’intérêt.

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L’œuvre de Youssef Chahine s’inscrit dans une veine néoréaliste qui se veut pédagogique, comme en témoigne cette réplique du film L’Emigré (1994) : « Chaque jour qui passe sans rien apprendre est un jour perdu ». Dans ce même entretien extrait du livre de Marie-Claude Bénard, il s’exprime avec cette modestie, et cette énergie, qui le caractérisent : « J’aime cet écho qui me vient de la rue et qui augmente mon élan à vouloir. Je n’ai jamais eu aucune difficulté ni avec les gens, ni avec une certaine célébrité. (…) Ces gens sont le milieu d’où je sors et à qui j’appartiens, appartenance beaucoup plus importante que la possession des choses ».

Ce n’est pas un accident si Youssef Chahine a su durer, des années cinquante à 2007, date de son dernier film, Chaos, sorti un an avant sa mort, malgré la détérioration galopante des moyens de production et de diffusion du cinéma égyptien, depuis l’âge d’or jusqu’à une époque beaucoup plus contemporaine.

© photo principale : The Guardian

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