Une soirée au Snooker Club de la gare Ramsès

Avec un peu d’imagination, on peut y voir Kenawi, le vendeur de journaux, et Hanouna, la vendeuse de limonades, personnages principaux du troisième film de Youssef Chahine, Gare centrale (1958), qui a révolutionné les codes du cinéma égyptien. Sauf qu’aujourd’hui la scène est en couleur et le temps de Nasser paraît loin.
Scène de Gare centrale (1958), Youssef Chahine
Scène de Gare centrale (1958), Youssef Chahine

À la frontière du quartier copte de Shoubra, derrière le bâtiment de la gare et les parkings de minibus, se trouve l’hôtel Ciao. Parmi la rangée d’hôtels bon marché de la rue Ahmed Helmi, sa tour aux décorations kitsch ne dépareille pas. C’est au dernier étage de l’immeuble que se trouve le Snooker club, où l’on peut boire des Stella en jouant au billard. Un des rares lieux du Caire où il est possible de combiner les deux activités.

Bien sûr, à certaines tables, des résistants jouent au backgammon (taoula). Les habitués du quartier de Shoubra dominent le lieu. Parmi eux, nombreux sont les employés de la gare qui viennent descendre une bière après leur service, ou avant, selon l’heure. On y croise parfois un occasionnel client de l’hôtel, mais sinon, peu d’étrangers. Mieux vaut arriver dès le début de soirée. Le weekend, le bar se remplit vite et on se bouscule autour des trois tables de billard disponibles. Alors, il faut patienter. Regarder par les fenêtres cette vue inhabituelle du Caire, où le Nil est absent.

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Clin d’œil littéraire

Le bar du Ciao Hotel est aussi un endroit idéal pour lire ou relire le roman mythique de Waguih Ghali, Beer in the snooker club (1969). Bien que les lieux n’aient pas directement inspiré l’auteur pour cet Attrape-coeur à l’égyptienne, sur fond de guerre de Suez, les aventures de ses héros, Ram, le narrateur, et Font, son meilleur ami, se passent dans le tourbillonnant centre-ville des années 50, à quelques encablures de là, et en grande partie dans un club de billard. Leur Snooker club à eux, où Font deviendra serveur et nettoiera « les tables de billard avec le supplément littéraire du journal », se situe du côté de la place Talaat Harb. Mais de même que le Groppi de la rue Adly où Font et Ram vont quotidiennement descendre des verres de whisky, que souvent ils oublient de payer, ces lieux enchanteurs du centre-ville ont ou bien disparu, ou bien depuis longtemps cessé de vendre de l’alcool, remisant au placard les nuits blanches des années 50. Raison de plus pour ne pas négliger les belles enseignes comme le bar du Ciao qui résistent tranquillement aux intempéries politiques, et aux modes conservatrices.

 

— Alors, Ram – il s’adressait de nouveau à moi en criant — j’ai entendu dire que tu étais devenu Rouge ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Ne tombe pas pour ces conneries, mon gars. Je te donnerai des informations qui te feront réfléchir.

Je n’étais ni rouge, ni rose, ni bleu, ni noir. Je ne m’occupais pas de politique à l’époque. Je ne considérais pas la révolution égyptienne, ni le fait de s’être débarrassé de Farouq, comme de la politique.

— Vas-y, lui ai-je répondu.

— Crois-moi, continua-t-il — il s’adressait maintenant à toute l’assistance — rien de mieux que la démocratie américaine. Mon gars, il faut que tu visites ce pays.

Ils acquiesçaient tous à ce qu’il disait — avec un air de satisfaction avisée. Son accent américain, délibéré ou non, le rendait encore plus insipide.

— J’étais là-bas et j’ai pu m’en rendre compte. Mon gars, c’est un pays pour moi, ça. Je vais te raconter.

Deux jours plus tôt, j’avais rejoint un groupe de « combattants pour la liberté », des étudiants qui harcelaient les troupes anglaises à Suez. Trois de mes amis étaient morts, et Font était à l’hôpital avec une balle dans la cuisse.

« ... La menace rouge … la libre entreprise ... ». Il continuait — avec tous ces phoques qui aquiesçaient derrière lui bêtement admiratifs.

— Nous devons être vigilants, disait-il. Regarde ce qui s’est passé en Chine.

Je lui demandai ce qui s’était passé en Chine. Il ne le savait pas. Il ne savait pas qu’il y avait une discrimination raciste en Amérique. Il n’avait jamais entendu parler de Sacco et Vanzetti, ne savait pas ce qu’étaient des activités « non-américaines ». Non, il ne pensait pas qu’il y avait des pauvres en Amérique — Portoricains ou d’ailleurs. Qui était Paul Robeson ? Des Indiens dépossédés d’une citoyenneté à part entière ? De quoi pouvais-je bien parler ? Je devais être fou. Tout ce qu’il savait c’était qu’il avait passé trois ans en Amérique, qu’il y avait appris les expressions favorites des Américains et qu’il y avait reçu un diplôme. Il était prêt à occuper un poste important. Ce qui me rendait malade, c’était de savoir qu’il l’obtiendrait. Cela me rendait malade, car à part Font et moi-même, tous les autres étudiants qui mouraient à Suez étaient issus de familles pauvres — et Mounir and Co. se chargeraient d’exploiter les survivants.

Beer in the snooker club (extrait)

Snooker Club

  • Au dernier étage du Ciao Hotel, 28 Ahmed Helmy Street
© Photo principale : Snooker Club Facebook, © Photo de l'article : n°2 Tregon films, n°3 Snooker Club Facebook

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