Un « nouveau » canal de Suez, le mégaprojet d’El-Sissi

L’œuvre de l’entrepreneur français Ferdinand de Lesseps, dont les travaux ont commencé en 1859, reste l'une des voies principales du commerce mondial et incarne à lui seul le prestige de la nation égyptienne. El-Sissi ne s’y est pas trompé quand il en a fait le projet phare de sa présidence, tenant des délais a priori impossibles et faisant taire les quelques voix dissidentes de la communauté scientifique, inquiètes de la rapidité et de l’opacité entourant les travaux.

D'abord prévue pour 2017, l'inauguration a été avancée... à la fin de l'été 2015, pour l'anniversaire de la nationalisation du canal. 60 milliards de livres égyptiennes sont nécessaires pour son financement ? Qu'à cela ne tienne, le gouvernement a mis en vente des bons d'investissement que particuliers et entreprises ont été invités à acheter dans un effort collectif bism el ouma, au nom de la Nation, selon l'expression de Nasser. En tout, six milliards de livres égyptiennes ont été récoltées dès le premier jour de souscription et 80% des bons auraient été achetés par des particuliers.

Annoncée le 26 juillet 1956 au cours d'un discours présidentiel resté célèbre, la nationalisation du canal de Suez engendre une rente annuelle de 5 milliards de dollars pour l'Égypte. Avec la révolution de 2011 et l'instabilité politique qui a suivi, cette rente représente aujourd'hui la troisième source de revenus du pays. « C'est le cadeau légué par nos grands-pères et nos ancêtres, celui qu'ils ont créé avec leur sang et leurs larmes » a déclaré Mohab Mamish, le président de l'Autorité du canal de Suez, lors du lancement du projet en août 2014, à Port Saïd. L’agrandissement du canal a été inauguré le 6 août de l'année suivante grâce au travail de 43 000 ouvriers et un budget total de 7,8 milliards d’euros. L’objectif affiché est de créer un million d’emplois dans les quinze prochaines années, et d'augmenter les recettes de plus de 250% d’ici à 2023.

 

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Jusqu’à présent, une quarantaine de bateaux empruntaient le canal chaque jour. À l’horizon 2023, avec la deuxième voie, les bateaux pourront circuler dans les deux sens et le canal devrait alors compter plus de 90 passages quotidiens. Ces aménagements visent à permettre une réduction de huit heures d'attente sur le trajet des cargos. D'après les calculs de l'Autorité du canal de Suez, il faudrait un peu moins de 26 jours pour rallier la côte Est des États-Unis depuis Shanghai en passant par le nouveau canal de Suez, contre 28 par le canal de Panama.

C'est en effet dans un contexte hautement concurrentiel qu'a eu lieu le chantier du canal de Suez. Car son principal rival, Panama, prévoit de construire une deuxième voie longue de 286 km à travers des zones humides et forestières. La fin des travaux y est prévue pour fin 2016, ce qui explique en partie l'urgence du gouvernement égyptien à avancer l'inauguration.

Comme pendant la construction du barrage d'Assouan, des milliers de familles vivant à proximité du chantier ont été expulsées sans promesse de relogement ou de compensation, se retrouvant à la rue après dix jours de préavis, prouvant s'il le fallait que le canal n'avait pas seulement les qualités, mais aussi les défauts, d'un projet nassérien.

La référence nassérienne n'est pas hasardeuse : c'est dans une rhétorique de « grands projets » que s'inscrit le président Sissi depuis son arrivée au pouvoir en juin 2013. Avant le canal de Suez, plusieurs projets ont été mentionnés comme autant de balises de son premier mandat : le projet de Tochka, initié sous Moubarak et visant à faire « reverdir » des centaines de milliers d'hectares dans les environs du lac Nasser, en Haute Égypte ; le canal de Jonglei au Sud Soudan, dont la réalisation, commencée en 1978, permettrait, si elle était effective, d'augmenter les apports en eau du Soudan et de l'Égypte en faisant dévier le Nil Blanc hors de la région des marais du Sud.

 

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© Photos de l'article : Isabelle Mayault

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