Nasser, le pharaon moderne

Alors que la dynastie fondée par Mohamed Ali, et incarnée au début des années 50 par le roi Farouk, s’enlise dans la corruption, permettant aux occupants britanniques de garder la mainmise sur l’Egypte, surgit un mouvement dissident de l’armée, les Officiers Libres, qui affirme vouloir libérer leur patrie du colonialisme. Parmi les officiers de cette faction clandestine se trouve le colonel Gamal Abdel Nasser qui, à l’âge tendre de trente-deux ans, participera au coup d’Etat de 1952, acte fondateur de la République égyptienne naissante.

Une entrée en matière révolutionnaire

Grâce au soutien de la population pour les militaires, descendue dans la rue avec le slogan « Pain, liberté, justice sociale », qui sera à nouveau utilisé pendant la révolution de 2011, mais aussi grâce aux alliances passées entre les putschistes et les Frères musulmans, le coup d’Etat réussit et porte provisoirement au pouvoir le colonel Mohamed Naguib, alors que le Caire est dévasté par les émeutes et les flammes. Depuis, le pays a été quasi exclusivement dirigé par des militaires, et des liens très particuliers se sont noués entre l’armée, la rue et la république égyptiennes.

Naguib et Nasser en 1957 - une courte alliance
Naguib et Nasser en 1954 - une courte alliance

Il faut attendre 1954 pour voir aboutir les manœuvres de Nasser visant à défaire Naguib, que l’histoire oubliera rapidement, et à prendre sa place au sommet de l’Etat. « Vive la révolution, ce n’est pas l’heure de la démocratie » annonce Nasser, pour tout programme. Suit une vague de répression sans précédent qui concerne en premier lieu les Frères musulmans, mais aussi les communistes, les syndicalistes, les féministes, les étudiants. Tous les préposés à la contestation, en somme.

Pour lancer ses grands projets, et venir à bout de son programme ambitieux pour l’Egypte, l’homme providentiel, qu’incarne Nasser pour une majorité de l’opinion publique égyptienne maîtrise la dissidence. Ainsi commence la longue et triste tradition en Egypte des arrestations à la chaîne, et de la torture en prison. Mais comme tous les grands hommes, Nasser est aussi un visionnaire, au charisme incontestable. Il est capable d’improviser pendant des heures des discours devant des foules en liesse, et est élu formellement président de la République en 1956, l’emportant avec 99% des suffrages.

L’homme d’État

À peine élu, Nasser déclenche une crise internationale en annonçant sa décision de nationaliser le Canal de Suez, et de geler les avoirs de la compagnie universelle du Canal de Suez. L’annonce fait suite aux refus des États-Unis de participer au financement du barrage d’Assouan, le super projet de Nasser en Haute Egypte pour augmenter la production énergétique de du pays, et son approvisionnement en eau. Israël, la France et le Royaume Uni envoient des troupes sur place, et c’est seulement avec l’intervention de l’ONU que la crise se résout, avec un traité d’évacuation qui met fin à la présence britannique en Egypte. La manœuvre permet à Nasser de financer la construction du barrage d’Assouan, qui sera inauguré après sa mort, en 1971, par le successeur de Nasser, Anouar Sadate.

L’autre cheval de bataille de Nasser, c’est le panarabisme. Dans sa vision, il ne suffit pas de faire de l’Egypte un pays moderne, il faut encore en faire un Etat incontournable dans la région, et dans le monde. C’est l’âge d’or du mouvement des non-alignés, qui s’unissent le temps de la conférence de Bandung, sur l’île de Java, en 1955, pour tenter de creuser une troisième voie qui ne serait ni celle des États-Unis, ni celle de l’Union soviétique. Sur les photos, Nasser se tient aux côtés de Nehru, de Sukarno et de Zhou Enlai, réaffirmant la nécessité de l’indépendance du Maroc, de la Tunisie et de l’Algérie, de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, et de la résolution du conflit israélo-arabe.

Nasser, Tito et Nehru lors de la Conférence des Non-alignés à Belgrade
Nasser, Tito et Nehru lors de la Conférence des Non-alignés à Belgrade

En 1958, Nasser crée une alliance stratégique, mais éphémère, avec la Syrie : les deux Etats sont réunis brièvement sous la bannière commune de « République arabe unie ». La guerre des six jours contre Israël, en 1967, et la défaite humiliante subie par l’Egypte manquent de peu d’avoir raison de la carrière politique de Nasser. Fait unique, pourtant, il sera rappelé au pouvoir par le peuple, et restera à la tête du pays jusqu’à sa mort soudaine en 1970, à l’âge de 50 ans.

Ne manquez pas de (re)voir le premier épisode de la série de documentaire Les Pharaons de l'Égypte moderne, consacré à Nasser, diffusé sur Arte.
© Photos de l'article : Domaine public

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