Dans les passages du Caire

Pour celui qui a déjà fréquenté le quartier de l’Opéra à Paris, le quartier de Talaat Harb offre au nouveau venu un visage familier, au parfum étrangement haussmannien : mêmes lignes claires, mêmes façades massives, si ce n’est ce petit twist baroque, que l’on doit à l’architecte suisse Behler. C’est la ville européenne voulue par le khédive Ismaïl Pacha, en amont de l’inauguration du canal de Suez.

Certains se sont désolés, comme l’orientaliste et professeur au Collège de France Jacques Berque, qu’avec ce nouveau visage européen, le Caire était « comme un vase fêlé dont les deux parties ne pourront plus se ressouder ». C’est donner peu de crédit à l’âme du centre-ville, et à ses nombreuses portes dérobées. Car c’est dans les passages du quartier de Talaat Harb que se déroulent les après-midis les plus savoureuses, et non sur les larges trottoirs devant les célèbres enseignes, Groppi ou Immeuble Yacoubian.

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Commençons par le passage du restaurant Estoril. Raccourci commode entre les rues Talaat Harb et Qasr el Nil (au niveau des bureaux d’Air Algérie), il permet d’entrer par la grande porte de l’Estoril, et non par l’entrée des artistes située au fond d’un immeuble à bureaux, genre de centre commercial à l’abandon, et qui débouche, elle, sur Talaat Harb. Quartier général des progressistes de tous poils, des buveurs, des bavards, des fumeurs, des couche-tard, l’endroit est toujours rempli de voix qui refont le monde et d’une épaisse fumée, voile discret sur les conversations les moins politiquement correctes. On y mange bien pour le Caire, d’un menu égyptien rehaussé de quelques pépites italiennes, ce qui explique en partie le succès du lieu, midi et soir.

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En sortant par l’autre porte, celle de la galerie de bureaux fantômes, on tombe face à face avec le Café Riche, vénérable institution de la rue Talaat Harb. Ses faits d’armes sont du côté de l’histoire. Ils tutoient les décennies plus éloignées du siècle passé, comme en témoignent ses serveurs en livrée nubienne. Dommage qu’il ne soit plus possible d’y boire un verre sans manger, car la restauration y est médiocre, ou mauvaise, selon la sensibilité du visiteur, et l’accueil étonnamment froid. Mais en longeant le café Riche, dans le deuxième passage, on découvrira que l’allée s’élargit. Comme une clairière dans une forêt d’immeubles épais, c’est là le très populaire café Bustan, où les journées défilent à coup de thé, et de vapeurs de chicha. On y parle sans gêne, protégé par les façades et le reste du centre-ville paraît tout d’un coup très loin. Une oasis agréable pour les après-midis, et les soirées sans alcool qui finissent tard.

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Il faut ensuite marcher jusqu’à la place Talaat Harb, prendre à gauche la rue Kasr el Nil, trottoir de droite. Au panneau After Eight, qui servira de repère, ne pas hésiter à s’engouffrer dans cette petite allée aux airs louches, derrière la mini-épicerie et son réfrigérateur rempli de sodas et de chocolats. Elle fait un coude et débouche sur la rue Bassiouny. Dans le coude, se trouve là aussi une clairière, composée de cafés et de boutiques, dont la poésie semble tout droit sortie d’un roman d’Albert Cossery : des vieux jouent aux dominos sur des chaises en plastique, un fleuriste attend patiemment le client, au milieu de ses bouquets, et une cantine offre des repas chauds pour les déjeuners de ces messieurs dames. Oum Dahab n’a l’air de rien, derrière son stand où il fait toujours chaud, et pourtant elle propose l’un des meilleurs poulets frits de la capitale, qu’elle sert avec du riz et des vermicelles. C’est l’occasion de profiter de la vie du passage, et de commander au café voisin une boisson fraîche pour faire descendre ce repas roboratif.

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